ENQUÊTE. Comment le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin s'est lancé dans le cinéma en toute discrétion
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ENQUÊTE. Comment le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin s'est lancé dans le cinéma en toute discrétion

18 juin 2026
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ENQUÊTE. Comment le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin s'est lancé dans le cinéma en toute discrétion

L'homme d'affaires conservateur Pierre-Edouard Stérin a pris part au capital de la société qui a produit le film "Compostelle". Un investissement discret dont n’avait pas connaissance l’équipe du film. Il vient de créer sa propre société de production audiovisuelle.

Radio France

Publié le 18/06/2026 06:23 Mis à jour le 18/06/2026 07:45

Temps de lecture : 8min

![Pierre-Édouard Stérin a investi un million d’euros dans la société qui a produit le film "Compostelle" sorti en salles en avril 2026. (NICOLAS DEWIT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)](https://www.franceinfo.fr/pictures/UCqJKY0SnKC4j3Qby7A04uAHiUA/500x0:1700x1200/100x100/filters:format(jpg)/2026/06/17/6a32fe6422c50825498009.jpg)

Pierre-Édouard Stérin a investi un million d’euros dans la société qui a produit le film "Compostelle" sorti en salles en avril 2026. (NICOLAS DEWIT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

L'homme d'affaires conservateur Pierre-Edouard Stérin a pris part au capital de la société qui a produit le film "Compostelle". Un investissement discret dont n’avait pas connaissance l’équipe du film. Il vient de créer sa propre société de production audiovisuelle.

L'accès aux imaginaires des Français attise décidément la gourmandise des magnats d'extrême droite. Si Vincent Bolloré n'a pas dissimulé ses intentions en s'emparant de Canal+, Pierre-Edouard Stérin, lui, adopte un style plus discret, mais non moins déterminé, pour s'inviter dans la grande famille du cinéma français.

Le 31 mars 2026, le milliardaire catholique conservateur, exilé en Belgique pour des raisons fiscales, crée la société "Films et audiovisuel rive droite". Cette structure est une filiale de l'organisation Périclès. "Qu'est-ce que Périclès ? Il s'agit d'une organisation métapolitique de droite qui soutient des initiatives citoyennes en vue de constituer un écosystème politique et économique favorable au redressement […] de la France", expliquait Arnaud Rérolle, son directeur général, le 26 mai, devant la commission d'enquête sénatoriale sur le financement des politiques publiques par des structures privées.

Le plan Périclès – pour Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes – avait été révélé en juillet 2024 par l'Humanité. Il prévoyait de déployer 150 millions d'euros sur dix ans pour créer et soutenir des projets en adéquation avec des valeurs telles que "l'enracinement et l'identité, l'anthropologie chrétienne", et luttant contre "le wokisme, l'islamisme et l'immigration" afin de permettre une victoire "idéologique, électorale et politique".

Quels films Périclès compte-t-il produire ? "Nous n'avons pas à communiquer sur les productions que nous financerons", nous fait savoir Arnaud Rérolle. Pierre-Edouard Stérin, de son côté, nous indique ne pas avoir "de connaissances concernant cette société" "Films et audiovisuel rive droite" qui lui appartient pourtant.

Selon les informations de la cellule investigation de Radio France, la fortune de Pierre-Edouard Stérin a déjà servi à financer à hauteur d'un million d'euros la société de production du film "Compostelle", dont Alexandra Lamy assure le premier rôle. Sorti le 1er avril 2026, le long-métrage a dépassé 1,2 million d'entrées.

La genèse du film remonte à 2021. Les producteurs Marc Le Paige de Dommartin et Dalil Merad, à la tête de Page Films, contactent Yann Samuell, le réalisateur de Jeux d'enfants, qui a réuni, en 2003, le futur couple mythique du cinéma français Guillaume Canet et Marion Cotillard. Ils lui proposent de faire un film sur l'adolescence et tombent sur Marche et invente ta vie, le livre de Bernard Ollivier, fondateur de l'association Seuil. L'ancien journaliste y raconte les histoires des marches que Seuil propose en guise d'alternative à l'incarcération à des jeunes suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) ou l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Après avoir acheté les droits du livre, les deux producteurs et le réalisateur développent un scénario.

Début 2023, les producteurs, en quête de fonds, prennent contact avec Nathanaël La Combe, à la tête de la société Wonder Films, qui accepte de s'associer au projet. En juillet 2023, Wonder Films est aidée à hauteur de 159 000 euros par le Fonds du bien commun, une des structures philanthropiques de Pierre-Edouard Stérin. Interrogé, l'homme d'affaires conservateur nous répond pourtant que "le Fonds du bien commun […] n'a jamais financé ni Wonder ni aucun film produit par Wonder" (l'ensemble des réponses de Pierre-Édouard Stérin est à lire ici).

Extrait du procès-verbal des décisions prises par Nathanaël La Combe, président de Wonder Films, le 24 octobre 2023, qui évoque l’octroi de 159 000 euros par le Fonds du bien commun. (DR)

Extrait du procès-verbal des décisions prises par Nathanaël La Combe, président de Wonder Films, le 24 octobre 2023, qui évoque l’octroi de 159 000 euros par le Fonds du bien commun. (DR)

Trois mois plus tard, Nathanaël La Combe vend 49,9% des actions de Wonder Films à Otium, le fonds d'investissement de Pierre-Edouard Stérin, pour un million d'euros, comme l'avait repéré l'Observatoire des multinationales.

Contacté, Nathanaël La Combe réfute tout lien privilégié avec le milliardaire d'extrême droite : "Je ne [le] connaissais pas, affirme le dirigeant de Wonder Films. Je cherchais un partenaire financier à mes côtés. Mon projet leur a donné envie d'investir en [actionnaire] minoritaire. [...] À la signature de notre accord, en novembre 2023, je n'avais aucune connaissance du projet politique de M. Stérin. J'avais uniquement connaissance du fonds Otium, un des plus actifs dans des domaines variés (tech, industrie…) et du Fonds du bien commun. Comme tout le monde, j'ai découvert sa dimension politique en juillet 2024 quand le projet Périclès est apparu dans la presse" (l'ensemble des réponses de Nathanaël La Combe à la cellule investigation de Radio France est à lire ici).

Si Nathanaël La Combe affirme ne pas avoir de liens personnels avec Pierre-Edouard Stérin, en décembre 2025, son frère, Benjamin La Combe, rachète avec le milliardaire le magazine conservateur Valeurs actuelles, dont il devient président et directeur de publication. "[Il] a fait cette acquisition […] deux ans après la prise de participation d'Otium dans ma société. A ma connaissance, mon frère ne connaissait ni le fonds ni M. Stérin […] puisqu'il travaillait alors dans un tout autre domaine", assure le producteur à la cellule investigation de Radio France.

Finalement, au dernier trimestre 2025, Nathanaël La Combe rachète ses actions à Pierre-Edouard Stérin, "avec l'argent de sa famille". Avant même, donc, la sortie du film Compostelle. "Quand j'ai eu connaissance de ce projet [celui de P.-E. Stérin], j'ai souhaité mettre fin à cette association capitalistique afin d'éviter toute confusion avec cette initiative politique", explique encore le producteur. Pour quelle somme a-t-il racheté ces parts ? Nous ne le saurons pas. "Aujourd'hui, je n'ai aucun lien avec Films et audiovisuel Rive droite", la nouvelle société de la galaxie Périclès, assure Nathanaël La Combe.

Selon nos informations, ce dernier s'est toujours gardé d'informer Page Films, coproducteur du film Compostelle, le réalisateur Yann Samuell, l'équipe du film et l'actrice principale, Alexandra Lamy, de la présence dans son capital du magnat réactionnaire. "Je n'avais aucune raison particulière de communiquer sur l'actionnariat de ma société", estime le producteur Nathanaël La Combe, qui dit "conduire seul les choix artistiques" de son entreprise.

Le réalisateur du film "Compostelle" Yann Samuell. (RAPHAËL CANNESANT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE.)

Le réalisateur du film "Compostelle" Yann Samuell. (RAPHAËL CANNESANT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE.)

Quand nous l'informons de la présence de Pierre-Edouard Stérin dans le montage financier du film, les larmes montent aux yeux de Yann Samuell. Le réalisateur affirme ne partager aucune valeur avec le milliardaire. "J'ai fait ce film pour montrer qu'il ne fallait pas mettre des étiquettes sur les gens", se désole-t-il.

"Je n'ai absolument aucune connaissance des montages financiers des sociétés de production avec lesquelles je travaille, explique de son côté Alexandra Lamy. En tant qu'actrice, je ne suis ni informée ni impliquée dans ces décisions".

Le scénario du film Compostelle est inspiré du livre "Le Chemin" de l'ancien dirigeant de Seuil, Bernard Ollivier. (ELSA SABADO / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

Le scénario du film Compostelle est inspiré du livre "Le Chemin" de l'ancien dirigeant de Seuil, Bernard Ollivier. (ELSA SABADO / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

S'il réfute tout lien avec le projet idéologique de Stérin, Nathanaël La Combe défend néanmoins l'idée que son métier consiste à influer sur les imaginaires. Dans un podcast de "zOOm Versailles", la ville où il a grandi, publié le 31 mars 2026 (et dépublié au lendemain de notre interview), il prodigue des conseils aux aspirants producteurs : "C'est important qu'il y ait des jeunes qui s'engagent en ayant conscience de ce qu'ils racontent. […] On a un pouvoir assez exceptionnel quand on y pense. […] Les Américains s'en servent habilement, c'est ce qu'on appelle le 'soft power' culturel américain. On a un vrai pouvoir d'influence, d'éveiller les consciences, de faire passer des messages."

Nathanaël La Combe était l'invité d'un podcast de "zOOm Versailles" publié le 31 mars 2026. L'épisode a depuis été retiré. (CAPTURE D'ÉCRAN FACEBOOK / DR)

Nathanaël La Combe était l'invité d'un podcast de "zOOm Versailles" publié le 31 mars 2026. L'épisode a depuis été retiré. (CAPTURE D'ÉCRAN FACEBOOK / DR)

Nathanaël La Combe travaille notamment sur une fiction sur la vie de Charles de Foucauld, canonisé en 2022, ou encore une adaptation du livre Donne-moi des fils ou je meurs – une phrase de la Genèse –, le témoignage d'un couple qui éprouve des difficultés à procréer.

Quelques jours avant la publication de notre enquête, Le Figaro ouvre ses colonnes au producteur en publiant une interview dans laquelle il vante les "vertus thérapeutiques et réconciliatrices" du cinéma, à l'heure où "notre époque a besoin de récits lumineux". "Ce qui me blesse est la mauvaise foi et les amalgames, affirme-t-il. […] Il n'est pas admissible de me prêter des intentions ou des engagements qui ne sont pas les miens. […] J'aimerais que la presse croie en mon indépendance éditoriale et entrepreneuriale", explique-t-il quelques jours après notre interview

À la question : "Après quarante ans d'hégémonie culturelle de la gauche ‘progressiste', comment décririez-vous la mutation que vit le cinéma français aujourd'hui ?", le producteur assure qu'il ne faut pas "tout analyser à travers le prisme idéologique" tout en indiquant qu'"à l'image du film Compostelle_,_ [il continuera] à porter des sujets forts et inspirants qui créent des ponts et qui puissent réunir un public large". Avant d'ajouter qu'il ne faut pas critiquer ceux qui financent les films : "Il faut d'abord encourager tous ceux qui financent les films plutôt que de les critiquer. En premier lieu Canal + [propriété de Vincent Bolloré] et France Télévisions, qui défendent le cinéma dans toute sa diversité."

L'ombre de Pierre-Edouard Stérin ne pèse pas uniquement sur le film Compostelle sorti en salle. Les Nuits du bien commun, ces galas de charité fondés par le milliardaire, ont permis de garnir les caisses de l'association Seuil, qui a inspiré le film de Yann Samuell. Seuil a ainsi empoché 150 000 euros en 2024 et 2025.

Au moment de la sortie de Compostelle, des historiques de Seuil, et notamment son fondateur Bernard Ollivier, ont reproché à la nouvelle équipe dirigeante d'abandonner des valeurs fondatrices de l'association. "L'humanisme, l'apolitisme, la laïcité, […] ont cédé la place […] à un rapprochement douteux de l'extrême droite, à une porosité malvenue vis-à-vis de la religion", peut-on lire dans une lettre ouverte adressée notamment à des cinémas projetant l'avant-première du film. De son côté, la direction actuelle de Seuil conteste tout "tournant religieux".

Malgré les divergences, l’ancien dirigeant de Seuil Bernard Ollivier, le réalisateur Yann Samuell, ou encore le producteur Nathanaël La Combe pourraient signer pour une suite. Nous avons pu consulter un avenant à un contrat pour Compostelle 2. Ce film devrait raconter la randonnée de trois femmes sur les chemins du Mont-Saint-Michel. 

Réponses intégrales adressées à la cellule investigation :

Réponses de Pierre-Édouard Stérin

Réponses de Nathanaël La Combe


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