Hommage à Frederick Wiseman et au temps long du cinéma
Culture

Hommage à Frederick Wiseman et au temps long du cinéma

18 février 2026
4 min de lecture
10 vues

Hommage à Frederick Wiseman et au temps long du cinéma

Retour ému sur le cinéma de l'artiste américain disparu le 16 février dernier, qui laisse une œuvre fleuve documentant par le temps long les États-Unis depuis les années soixante jusqu'à aujourd'hui.

Retour ému sur le cinéma de l'artiste américain disparu le 16 février dernier, qui laisse une œuvre fleuve documentant par le temps long les États-Unis depuis les années soixante jusqu'à aujourd'hui.

Frederick Wiseman fut un grand réalisateur de documentaires, qui a cartographié pendant soixante ans l’Amérique, et pas seulement, avec des films sur des quartiers, des lieux, des institutions : un hôpital psychiatrique, les bureaux de l'assistance sociale, un tribunal pour mineurs, une agence de mannequins, la mairie de Boston ou encore, dans son dernier film, le restaurant étoilé de la famille Troisgros. Avec cette méthode, ce regard, qui sont instantanément reconnaissables, et dont beaucoup de cinéastes du monde entier se revendiquent, notamment Claire Simon ou Wang Bing : laisser tourner la caméra, faire en sorte qu’on l’oublie, et ne rien brusquer des images. Pas de commentaires plaqués, pas d’interviews. Seulement la vie qui file, et qui donne ce sentiment si particulier au spectateur : celui d’être là, dans l’hôpital, dans la mairie, dans le restaurant, dans les années soixante, quatre-vingt, en 2019, là avec ces gens-là, dans la pleine complexité de leur existence.

J’aime beaucoup cette anecdote qui est d’ailleurs rappelée dans les nombreux articles qui lui rendent hommage depuis hier : un jour pendant une séance de questions/réponses en 1995, à l’occasion de la sortie de son film Ballet, on demande à Wiseman comment il fait pour qu’on oublie totalement sa caméra partout où il l’installe. Il répond que c’est grâce à la taille de ses oreilles, qui en effet est conséquente, et qui obnubile les gens. Sage méthode de détournement : on regardait tant les oreilles de Wiseman, qu’on en oubliait l'œil de sa caméra, qui elle enregistrait tout.

À écouter

Frederick Wiseman, comme un roman américain : Frederick Wiseman, un documentariste entre l'Amérique et l'Europe

Les Nuits de France Culture

1h 15min

Le temps du réel

Frederick Wiseman, né à Boston et actif encore il y a fort peu, avait 96 ans. Une longue vie ponctuée de longs films – trois, quatre heures –, sans doute la longueur de ses documentaires est ce qui caractérise d’emblée pour le public son œuvre. S’il y a bien quelque chose que maîtrisait le cinéaste américain, né en 1930, c’était le temps ; le temps qu’il faut pour représenter le réel, le temps qu’il faut pour que devant la caméra, un lieu et ses occupants se révèlent vraiment.

J’ai revu hier le début de son premier film, tourné en 1967 dans un “hôpital pour aliénés criminels” – c’était le nom – du Massachusetts. Étonnamment, le film commence par un plan sur une scène décorée de cotillons : un groupe d’hommes y chante l'air d’une comédie musicale classique. Le plan dure, travelling sur un visage, la caméra s’y attarde longuement, on perçoit quelques tics, un regard qui fuit, le temps à la fois de comprendre que cet homme montre des signes de maladie mentale, mais aussi de saisir sur son visage toute son humanité, la beauté et l’absurdité mêlée de ce spectacle totalement normal donné dans un lieu totalement anormal. Le temps, c’est le seul moyen pour tenter de comprendre ce qu’il se passe dans une culture, ce qui y fonctionne, et ce qui y dysfonctionne. Le cinéma de Wiseman fait du temps une forme de discours sur la société américaine.

Et puis Wiseman s’autorise quelque chose qui dans le cinéma est rare : la répétition. Dans Titicut Follies, on voit de multiples fois des gardiens ouvrir des portes closes dans un couloir et des détenus qui en sortent pour vider un seau. Dans City Hall, sur la mairie de Boston, on voit plusieurs vétérans raconter leur expérience en Irak lors d’une cérémonie de remise de médailles. Dans Menus Plaisirs, des dizaines de fois on place et replace un couteau à beurre à tant de centimètres d’une assiette à dessert. Dans une économie majoritaire du documentaire filmé, on aurait vu une fois une porte s’ouvrir, une fois un vétéran monter sur scène, une fois un serveur placer le couteau. Cette répétition à la fois nous rapproche du concret, du matériel de ce qu’on regarde, mais aussi, elle transforme le réel en système, et chaque lieu qu’on regarde, que ce soit une mairie, une prison ou un restaurant, devient une institution. Voyez le cinéma de Wiseman ! Petit conseil pour finir, si vous ne devez en voir qu’un : Welfare, sur des bureaux de l’assistance sociale à New York dans les années 1970, sans doute son chef-d'œuvre.

À écouter

28 min

Article Source

Cet article a été extrait et enrichi depuis sa source originale pour vous offrir une information complète et de qualité.

Lire l'article original

Articles similaires