INTERVIEW. "Le film embrasse le mélodrame et le conte fantastique" : avec "Deux pianos", Arnaud Desplechin s'intéresse aux méandres de l'amour
INTERVIEW. "Le film embrasse le mélodrame et le conte fantastique" : avec "Deux pianos", Arnaud Desplechin s'intéresse aux méandres de l'amour
Le réalisateur Arnaud Desplechin signe avec "Deux pianos" un sublime drame romanesque dans lequel deux anciens amants se retrouvent des années plus tard alors que leurs vies ont emprunté des directions très différentes.
Le réalisateur Arnaud Desplechin signe avec "Deux pianos" un sublime drame romanesque dans lequel deux anciens amants se retrouvent des années plus tard alors que leurs vies ont emprunté des directions très différentes.
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 12/10/2025 06:05
Temps de lecture : 9min
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Le réalisateur français Arnaud Desplechin lors du Festival international du film de Toronto, le 10 septembre 2025. (VALERIE MACON / AFP)
Après avoir déclaré sa flamme au 7e art dans le documentaire Spectateurs !, sorti en janvier, le réalisateur Arnaud Desplechin revient avec une histoire d'amour impossible sublimée par une douce musique classique. Son treizième long-métrage, Deux pianos, qui sort en salles mercredi 15 octobre, raconte le retour d'un pianiste virtuose, Matthias (François Civil), qui met fin à son exil au Japon pour donner une série de concerts à Lyon avec celle qui a été la première à croire en lui, huit ans auparavant : Elena (Charlotte Rampling). Il va être confronté aux fantômes de son passé, quand il était fou amoureux de la femme de son meilleur ami, Claude (Nadia Tereszkiewicz).
Deux pianos est un film qui questionne l'identité, la vocation, la mémoire et l'amour perdu. Arnaud Desplechin a pris le temps de nous en dévoiler les coulisses.
**Franceinfo Culture : Quelles ont été vos inspirations littéraires ou cinématographiques pour créer cette histoire d'amour impossible ?
**Arnaud Desplechin : Une inspiration cinématographique, ce serait peut-être le titre du projet. J'ai toujours des titres de projet rageurs qui sont des déclarations d'intention. Ça ne fait pas de très bons titres, mais ça nous motive pendant le travail. Le titre du projet était donc An Affair, comme An Affair to Remember [Elle et lui, Leo McCarey]. "Une affaire" en anglais, c'est une histoire extra-conjugale. J'avais écrit une scène d'une jeune femme, une très jeune veuve : elle est débordée, elle ne sait plus quoi penser, elle est stupéfaite par le chagrin. Son mari lui racontait toujours des histoires drôles, alors elle dit "Je vais vous raconter une histoire drôle" à son enterrement et c'est une histoire scabreuse, ça se passe épouvantablement mal. Je me suis dit : "Ça, c'est bien, cette fille, j'ai envie d'être elle, ça m'intéresse, je la mets dans l'embarras, je vais essayer de m'en sortir." Et puis, ça faisait longtemps que je voulais travailler avec Kamen Velkovsky, qui est un vieil ami, je lui ai raconté mon histoire et il m'a dit : "A__lors moi, j'ai une autre histoire." Il me raconte : un type revient dans sa ville natale pour faire des concerts à deux pianos avec son mentor, et voilà qu'avant même de retrouver son mentor, il traîne dans un square et il croise un enfant, et cet enfant, c'est lui. Il est stupéfait, il ne sait plus bien comment le calculer. La scène que j'avais de mélodrame s'est tissée de ces fantômes du passé qui reviennent. Le film a été le tissage de ces deux motifs. J'ai demandé à Kamen : "Qu'est-ce qui se passe après ?". Et il dit : "Ça, on verra bien." Et c'est l'histoire que nous avons écrite.
**Et donc pourquoi avoir choisi de l'appeler Deux pianos finalement ?
**En regardant le film sur la table de montage, c'était une évidence parce que Matthias vient pour faire des concerts à deux pianos, il a deux mères, Elena, son mentor, et Anna, sa vraie mère. Il se revoit dans un enfant : "Est-ce que l'enfant, c'est lui ? Est-ce que lui, c'est l'enfant ?". Claude, le personnage féminin, existe entre deux hommes. Ça se passe à Lyon où il y a deux fleuves. Le film se casse en deux au milieu avec la mort de Pierre, le mari de Claude. Il y avait ce thème du double, ce chiffre deux venait résonner partout dans le film et c'est ainsi que j'ai pensé que le film était synthétisé par ce titre, beaucoup plus profondément que dans notre titre de projet.
**Pourquoi avoir introduit la musique classique dans cette histoire ? Quel est son rôle ?
**Ce qui me plaisait, c'est que ce sont des métiers très durs et que vous devez commencer très jeune. On apprendra dans le cours du récit que Matthias est orphelin de père, on voit la barre d'immeuble modeste où sa mère habite toujours. On imagine la rage qu'il lui a fallu pour devenir un pianiste d'exception. J'imagine donc que c'est quelqu'un qui n'a pas eu d'enfance. Son enfance, c'était travailler le piano, c'est tout. Quand il voit cet enfant, qu'il lui ressemble, dans un parc, il voit l'enfance qu'il n'a pas eue. Ce choix, c'est dans le sens du sérieux que la musique classique, l'excellence, la compétition demande. Et puis, ces personnages sont encombrés par le passé, ils vont souffrir, ils vont être malheureux. Je trouve que la musique console. Je ne voulais pas refuser le tragique, je voulais l'embrasser, et que ça offre une consolation aux personnages et aux spectateurs.
**Est-ce que le choix des acteurs, surtout le duo Nadia Tereszkiewicz et François Civil, a été une évidence ?
**Depuis Les Amandiers de Valeria Bruni-Tedeschi, c'était une évidence pour moi : je désirais filmer Nadia Tereszkiewicz. Son personnage est en retrait de la vie, éteinte, conservatrice, une bonne épouse ou une mauvaise épouse, une bonne mère ou une mauvaise mère, peu importe. Elle attend de commencer à vivre pour elle-même, et quand vous voulez filmer un feu sous la cendre, Nadia, c'est pour moi une telle définition de la vie, une telle apparition de vie pure, de blocs d'énergie, que c'était formidable pour le personnage de Claude. Le personnage masculin, je ne le comprenais pas. En réfléchissant à Nadia, je me disais : "Mais avec qui je pourrais la faire sortir ? Ce ne serait peut-être pas bête que je vois François Civil". Quand je l'ai vu, il n'arrêtait pas de me répéter : "Par ailleurs, je joue bien du piano." J_'_ai dit : "Je m'en moque, je sais faire des effets spéciaux, ce qui m'intéresse, c'est le personnage." Et là, il y a eu une lecture sidérante de lucidité, d'inventivité, et je ne savais pas ça en ayant vu ses films. On s'est retrouvés pour lire le scénario, pour faire des essais et peu à peu, c'est devenu une évidence, comme si c'était François qui avait une longueur d'avance sur moi : "Ah oui, Mathias, il est comme ça, tu as raison." Sa lecture était vertigineuse.
**Pourquoi avoir choisi un personnage masculin qui est dans la soumission plutôt que dans l'action ?
**Quand j'ai rencontré François, je lui disais : "Pourquoi mon personnage masculin fait ça ? Parce qu'à chaque fois qu'elle lui dit va à droite, il va à droite, va à gauche, il va à gauche, il obéit et il se soumet." Je disais qu'il était passif. Or, les gens aiment les héros quand ils sont actifs, parce que quand on est acteur, on est dans l'action. François avait ri et il m'avait dit : "Je sais tout des tourments de l'amour. Il choisit d'être passif, c'est une action, quand il dit ça à Claude, c'est parce qu'il choisit de lui obéir." Ce qui n'empêche pas, quand il se dispute chez elle, de pouvoir être brutal. Mais quand il choisit de se soumettre à la loi de cette femme qu'il aime, parce qu'il est raide d'amour devant, c'est une action. C'est François qui a réussi à résoudre ce paradoxe. C'est parce que Mathias choisit d'aimer qu'il est libre.
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François Civil et Nadia Tereszkiewicz dans le film "Deux pianos" d'Arnaud Desplechin. (EMMANUELLE FIRMAN / WHY NOT PRODUCTIONS)
**Qu'est-ce que vous vouliez montrer à travers le personnage de Claude ? Le choix difficile entre la passion et la raison ?
**Elle avait peur de la vie, elle a un peu peur de Matthias, qui est effrayant parfois, alors que Pierre, son mari, est plus rassurant. Elle s'est donc mise en marge de la vie. Et dans le film, elle va être forcée par ce veuvage à dire : "Maintenant, tu ne dois plus te définir par les autres, tu dois te définir par toi." Et je pensais à ça en lisant le dernier livre d'Emmanuel Carrère, Kolkhoze.
Il dresse un merveilleux portrait de son père qui avait adoré être l'époux d'Hélène Carrère d'Encausse. Il avait tellement aimé ça. Et puis voilà qu'à un moment dans le livre, elle veut le quitter, alors il se dit : "Je vais en mourir", parce qu'il n'avait vécu que pour la personne aimée. Le personnage de Claude, c'est un peu ça. C'est cette femme qui ne s'était pas décidée à exister pour elle-même et qui va devoir le faire.
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