"La Voie du serpent" : Kiyoshi Kurosawa remet en scène les fantômes du passé en version bleu blanc rouge
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"La Voie du serpent" : Kiyoshi Kurosawa remet en scène les fantômes du passé en version bleu blanc rouge

31 août 2025
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"La Voie du serpent" : Kiyoshi Kurosawa remet en scène les fantômes du passé en version bleu blanc rouge

Pour son vingt-sixième long-métrage, le cinéaste japonais revient à ses origines en proposant un remake du "Chemin du serpent", sorti en 1998. France Télévisions - Rédaction...

Pour son vingt-sixième long-métrage, le cinéaste japonais revient à ses origines en proposant un remake du "Chemin du serpent", sorti en 1998.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 31/08/2025 12:54

Temps de lecture : 6min

Image du film "La Voie du serpent" réalisé par Kiyoshi Kurosawa qui sort le 3 septembre 2025. (ARTHOUSE)

Image du film "La Voie du serpent" réalisé par Kiyoshi Kurosawa qui sort le 3 septembre 2025. (ARTHOUSE)

Où sommes-nous ? C'est la question essentielle à tous les niveaux qu'on se pose en voyant le vingt-sixième long-métrage de Kiyoshi Kurosawa, La Voie du serpent qui sort en salles mercredi 3 septembre. Avec ce film, le cinéaste japonais revient sur un pan de sa propre filmographie puisqu'il s'agit du remake de son œuvre de 1998, Le Chemin du serpent. L'exercice pourrait sembler paradoxal : pourquoi revenir sur un film déjà réalisé, sinon pour éprouver ce qu'un même récit révèle quand on l'inscrit dans un autre temps, un autre espace, un autre style ? Kurosawa se livre ici à un geste de distanciation autant qu'à une tentative de réappropriation : il reprend un motif ancien et le déplace pour en mesurer encore la puissance.

Le film, tourné en Île-de-France avec Damien Bonnard et Mathieu Amalric, s'éloigne de l'ancrage japonais du récit originel pour créer un premier décalage géographique qui lui confère une étrangeté singulière. Au cœur de cette transposition, Sayoko (Ko Shibasaki), psychiatre japonaise, s'allie à Albert Bacheret, un journaliste français brisé par la disparition inexpliquée de sa fille de 8 ans. Confronté à l'impuissance de la police, Albert se lance dans une enquête personnelle où, épaulé par Sayoko, il s'attaque aux membres du "Cercle", une société secrète aux ramifications obscures. Chaque nouvel indice les entraîne vers un suspect différent, porteur de sa propre version des faits, brouillant un peu plus la frontière entre mensonge et vérité. Obsédé par sa quête, Albert se retrouve alors pris dans un dialogue implicite entre deux cultures et deux sensibilités, mais aussi face à son propre dilemme : céder à une vengeance aveugle ou s'enfoncer davantage dans le labyrinthe infini du mensonge.

Ce qui frappe d'emblée, c'est le contraste entre la brutalité du sujet et la sobriété de la mise en scène. Les enlèvements, les corps déplacés dans des sacs de couchage, les trajets laborieux dans les rues de la capitale : tout est filmé dans un "réalisme moyen", comme si l'extraordinaire se dissolvait dans le quotidien. Cette approche confère aux gestes une dimension presque rituelle, héritière d'un âge d'or du cinéma muet où chaque action est répétée et pesante. On ne sait pas où on est. Une cabane dans une forêt japonaise ? Les rues de Paris ? Un entrepôt de banlieue ? Au Japon ? On pourrait en réalité être partout est nulle part, mais peu importe.

Loin du spectaculaire, Kurosawa met en scène l'épuisement, la fatigue des corps et des esprits. Les protagonistes ne progressent qu'au prix d'un sur-place constant, dans une enquête où les informations se révèlent minces, où chaque nouvelle piste semble aussitôt s'éteindre. Le spectateur partage cette lenteur, qui n'est pas inertie mais labeur, comme si la quête de vérité devait s'éprouver avant tout dans la souffrance du chemin.

Si la surface initiale du film est d'une grande netteté, Kurosawa ramène vite son spectateur vers un autre territoire : celui d'une image contaminée. Une cassette vidéo surgit, captation tremblée d'un supplice d'enfant, mais sans aucune image.

La question se déplace alors : où se situe l'horreur véritable ? Dans les pixels qui révèlent l'inimaginable ou dans le visage d'Albert, à quelques centimètres de l'écran, absorbé par une douleur incommensurable, en train de lire incessamment le compte rendu post-mortem de sa fille ? Kurosawa choisit de ne jamais montrer frontalement la violence. Chaque plan interroge sa propre limite : montrer ou suggérer, filmer ou taire. C'est dans cet entre-deux que naît le malaise.

L'intrigue, centrée d'abord sur le père endeuillé, se renverse progressivement. La psychiatre Sayoko, complice énigmatique, devient peu à peu le véritable centre du film. Ses motivations secrètes apparaissent, obligeant à relire rétrospectivement chaque geste, chaque enlèvement, chaque silence, ce qui parfois nous perd. Le retournement n'a rien d'un simple effet de surprise : il ouvre un nouvel espace de lecture, où la vengeance d'Antoine se révèle instrumentalisée par un dessein plus obscur.

Ce basculement inscrit La Voie du serpent dans la lignée des récits de manipulation chers à Kurosawa, où les apparences vacillent pour révéler un gouffre plus profond. Comme souvent dans son cinéma, l'individu croyait mener une quête personnelle, mais il découvre qu'il n'était qu'un pion sur l'échiquier d'une force qui le dépasse.

Le film renoue alors avec les "horreurs primitives" chères à Kurosawa. Alors que l'œuvre originale s'inscrivait dans l'univers du snuff movie – mettant en scène torture, viol ou suicide –, cette nouvelle version délaisse les yakuzas pour une société secrète. La Voie du serpent actualise ainsi la menace en la rattachant au trafic d'organes, et plus particulièrement d'organes d'enfants. Mais le principe reste identique : une terreur indicible se cristallise dans des images qui ne devraient pas exister. Kurosawa opte pour une économie stricte : pas de surenchère, pas d'illustration directe. Ce qui n'est pas montré devient plus écrasant encore, comme les moments lancinants où le personnage lit en boucle la description post-mortem du corps de sa fille. Pas d'image, mais un choc par l'imagination.

Cette économie se double d'une cruauté narrative : Albert, figure centrale, se voit abandonné dans le dernier acte. Le récit se détourne de son destin pour suivre celui de Sayoko, serpent du titre, qui resserre lentement son étreinte avant de repartir, seule, sur son propre chemin.

Depuis Cure (1997), qui lui a offert une reconnaissance internationale, Kurosawa n'a cessé d'explorer les zones d'ombre entre le fantastique, l'horreur et le réalisme social. Charisma (1999), Kaïro (2001) ou Creepy (2016) ont montré son art de sonder l'invisible et le malaise latent et pour celui-là, le malaise est bien présent du début à la fin, s'il voulait la gêne, c'est réussi.

La Voie du serpent condense ces deux versants : il est à la fois thriller psychologique et réflexion sur l'image, enquête réaliste et fable cauchemardesque. Film hanté par son propre passé, il illustre la persistance d'obsessions qui se métamorphosent comme la mue du serpent sans jamais disparaître.

Affiche du film "La Voie du serpent" de Kiyoshi Kurosawa, en salles le 3 septembre 2025. (ARTHOUSE)

Affiche du film "La Voie du serpent" de Kiyoshi Kurosawa, en salles le 3 septembre 2025. (ARTHOUSE)

Genre : Action, Policier, Crime, Psychologie, Thriller
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Avec : Damien Bonnard, Ko Shibasaki, Mathieu Amalric
Pays : Japon
Durée : 1h52
Sortie : 3 septembre 2025
Distributeur : Arthouse

Synopsis : Albert Bacheret est un père dévasté par la disparition inexplicable de sa fille de 8 ans. Alors que la police semble incapable de résoudre l'affaire, il décide de mener sa propre enquête et reçoit l'aide inattendue de Sayoko, une énigmatique psychiatre japonaise. Ensemble, ils kidnappent des responsables du "Cercle", une société secrète. Mais chaque nouvel indice mène à un nouveau suspect qui présente toujours une version différente des faits.

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