"L'Engloutie" : être et savoir
Culture

"L'Engloutie" : être et savoir

24 décembre 2025
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"L'Engloutie" : être et savoir

Aujourd'hui sort au cinéma le très beau film de Louise Hémon, qui raconte l'arrivée à l'aube du 20e siècle d'une jeune institutrice déterminée mais aussi plein de préjugés dans un tout petit hameau montagneux.

Aujourd'hui sort au cinéma le très beau film de Louise Hémon, qui raconte l'arrivée à l'aube du 20e siècle d'une jeune institutrice déterminée mais aussi plein de préjugés dans un tout petit hameau montagneux.

Alors que le CNC alarme il y a peu de ce qu’il y a eu cette année beaucoup moins de films français réalisés par des femmes, en voici un magnifique, un film de femme sur une femme, l’histoire d’une institutrice qui à la veille du 20e siècle débarque dans un minuscule hameau perché dans les montagnes. Un film intelligent sur des sujets largement battus par la fiction contemporaine, et aussi un excellent film de Noël, où contrastent la solitude et la solidarité villageoise, la lumière éblouissante de la neige et le noir d’avalanches nocturnes, la mystique païenne et le pragmatisme paysan.

Le film ouvre avec une scène très mystérieuse. Dans une nuit sombre à peine éclairée par quelques lampes à huile, un convoi progresse lentement dans la neige épaisse. Quelques hommes indiquent à une jeune femme blonde entièrement recouverte de multiples couches de vêtements une petite maison. La voici dans une pièce envahie de meubles mais aussi de bêtes avec qui elles va partager sa vie l’hiver durant, et où elle va aussi faire la classe à une poignée d’enfants de tous âges. Car Aimée est institutrice, et en cette rentrée de 1899 elle est chargée par l’Etat d’éduquer des fils et filles de paysans qui parlent le patois, ne se lavent jamais les cheveux de crainte d’attraper des maladies par la tête, et vivent avec les vieilles, les grands frères et les hommes - toutes les mères sont descendues dans la vallée faire les bonnes pour les familles bourgeoises.

À écouter

58 min

Aimée arrive là avec, chevillées au cœur, la croyance en l’éducation populaire et laïque, et la fougue républicaine. Sévère et méfiante, elle ne se mêle pas d’abord à cette minuscule communauté qu’elle juge arriérée, sale et peut-être dangereuse. Mais un jour, alors qu’elle surprend deux jeunes hommes qui se donnent du plaisir dans une grotte voisine, une sorte d’élan érotique la soulève, et c’est le début d’un de dérèglement qui va au-delà de son seul corps.

Colonies

La réalisatrice est elle-même issue d’une lignée d’institutrices, parties enseigner dans des coins reculés des Alpes, et dont certaines ont écrit, ainsi que d’un aïeul qui a écrit quelques nouvelles sur les coutumes de ce pays, dont elle a tiré une des très belles scènes du film : alors qu’un homme est mort au village, on hisse son cercueil sur un toit afin qu’il reste conservé par le froid avant de pouvoir l’enterrer au printemps.

C’est que l’hiver dicte sa loi aux personnages comme au film, tourné comme le raconte Louise Hémon dans les Alpes, à près de 2000 mètres d’altitude - plus bas il n’y avait pas assez de neige. Personnages et acteurs ont froid, glissent ou s’enfoncent dans un sol meuble ou gelé, et affrontent des avalanches nocturnes dont la fréquence rythme l’existence, et donnent la mort. L’Engloutie raconte à l’échelle d’un petit groupe d’humains une vie faite d’archaïsmes sans âge, de croyances populaires, de veillées au coin du feu, de danses comme médiévales, une vie dont il est difficile de subvertir les règles, comme Aimée en fait l’expérience à tous les niveaux.

Et c’est très beau parce que compliqué le rapport que cette jeune femme éduquée entretient avec les villageois, comment le désir et la connaissance circulent entre eux dans les deux sans, mais aussi la colère, et la violence. Au loin il y a un pays qui s’appelle l’Algérie et dont rêvent les jeunes comme d’un Eldorado ou la Californie, et l’Engloutie réfléchit aussi au mouvement de colonisation.

Aimée est là pour coloniser d’une certaine manière, comme les métropolitains arrivent alors en masse pour coloniser de l’autre côté de la Méditerranée. Et puis, ça tombe bien ce jour de réveillon, L'Engloutie contient une très belle séquence de fête de solstice hivernal, célébré dans une maison à peine éclairée, avec un violon et une sorte de vielle à roue, quelques bouteilles de liqueur, des enfants qui dorment par terre et des adolescents aux joues roses.

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