"Notre salut" : la collaboration des fonctionnaires sous Vichy, sans fard, dans un film saisissant d'Emmanuel Marre
"Notre salut" : la collaboration des fonctionnaires sous Vichy, sans fard, dans un film saisissant d'Emmanuel Marre
En racontant la collaboration à hauteur d'homme, au présent, le réalisateur peint sans emphase la triste banalité du mal et nous offre un regard inédit sur la collaboration. Il a obtenu le Prix du scénario à Cannes.
En racontant la collaboration à hauteur d'homme, au présent, le réalisateur peint sans emphase la triste banalité du mal et nous offre un regard inédit sur la collaboration. Il a obtenu le Prix du scénario à Cannes.
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France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 22/05/2026 06:00 Mis à jour le 24/05/2026 09:43
Temps de lecture : 7min
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Swann Arlaud dans le film "Notre salut" d'Emmanuel Marre, présenté en compétition au Festival de Cannes le 20 mai, en salles le 30 septembre 2026. (CONDOR DISTRIBUTION)
Chapeau mis à jour le 24 mai après la cérémonie de clôture.
Après avoir été sélectionné en 2021 à la Semaine de la critique avec Rien à foutre, son premier long-métrage co-réalisé avec Julie Lecoustre, qui racontait l'errance d'une jeune femme après la mort de sa mère, le réalisateur de 45 ans brigue une Palme d'or avec son second film, Notre salut, présenté à Cannes mercredi 20 mai, qui sortira en salles le 30 septembre 2026.
Au lendemain de la débâcle, Henri Marre, la cinquantaine, un petit casier judiciaire et une vie sans gloire derrière lui, se rend à Vichy pour proposer ses services au nouveau gouvernement mis en place par le maréchal Pétain. Cet ingénieur patriote voit dans l'installation de ce nouvel ordre l'occasion de s'illustrer. Il a développé des nouvelles théories sur la rationalisation du travail et le "management", qu'il a développées dans son livre, Notre salut, un traité politique pétainiste édité à compte d'auteur. Après quelques manœuvres, il parvient à se faire embaucher au CLC (Commissariat à la lutte contre le chômage), un nouveau service du ministère du travail.
Cette instance s'occupe de gérer les travailleurs français, mais aussi la main-d'œuvre étrangère. De fil en aiguille, ce service se charge aussi de fournir la main-d'œuvre aux Allemands, via le STO (Service du travail obligatoire), puis après avoir recensé les travailleurs français et étrangers (mais "pas les indigènes coloniaux") et les travailleurs israélites, écartés de certains postes, les fonctionnaires du CLC se chargent d'organiser le "ramassage" et le transport des familles juives livrées aux autorités allemandes.
Henri, toujours très engagé dans ses nouvelles fonctions, tente de résoudre tous les aspects pratiques des missions qui lui sont confiées. En attendant de trouver un appartement correct pour sa famille, il entretient une correspondance épistolaire avec sa femme, qui laisse transparaître son mépris à elle, et son désir à lui de lui plaire.
"C'est un homme assez ordinaire qui a une ambition, mais le costume est trop grand pour lui, et qui est au fond une sorte de minable"
Swann Arlaud
à franceinfo Culture
"C'est un personnage qui se trompe à tous les coups. Il n'y a aucun moment où il s'arrête et il se dit : je n'ai pas réfléchi, j'ai été couillon. Même à la fin, quand ça devient vraiment évident qu'il est dans le mauvais camp, il persiste, jusqu'au bout. C'est étonnant, ça pose une question. Et pour moi, c'est hyperintéressant d'aborder un personnage avec une anomalie, avec une question sans réponse", confie le comédien.
Pour écrire cette histoire, Emmanuel Marre a puisé dans son histoire familiale. Partant de la correspondance entre ses aïeux, dénichée dans une boîte qu'une de ses tantes lui a remise, il a imaginé le parcours de son arrière-grand-père, fonctionnaire à Vichy, pour peindre le quotidien de l'administration à l'heure de la collaboration. Pour compléter cette correspondance, le réalisateur a effectué des recherches dans les archives. Il a trouvé un dossier sur Henri Marre. "Je voulais que le film donne au spectateur la sensation qu'on a eue, que j'ai eue moi quand j'ai ouvert ce dossier. C'est une sensation physique en fait, parce que le dossier contenait des documents d'époque avec des formats différents, des qualités de papier et d'encre différents" explique le réalisateur à franceinfo Culture.
Certaines scènes sont directement inspirées par des pièces de ce dossier. "Par exemple, la scène où Henri rencontre les Allemands, qu'il les invite à déjeuner, c'est parti d'un petit mémo qui était dans le dossier, avec cette note : 'Attention ! Henri a invité les Allemands à déjeuner. Il faut vraiment qu'on soit sûr qu'il n'aille pas plus loin que ce qu'on attend de lui'. C'est un genre de post-it presque", poursuit le réalisateur. "Ce sont des choses comme ça, des petits détails comme ça qui nous ont amenés à penser que ce serait intéressant de montrer que les choses très importantes peuvent se passer dans des moments qui n'ont pas l'air du tout importants", explique Emmanuel Marre.
Le film nous donne à voir sans filtre, à hauteur d'homme, le quotidien de ces fonctionnaires soucieux d'accomplir leur travail et qui participent, persuadés de bien faire, à la mise en place, rouage après rouage, du système qui a conduit l'administration française à participer aux crimes commis par les nazis. "On a fait ce qu'on a pu, avec les instructions que l'on avait", justifie Henri pour expliquer la participation du CLC aux rafles et au transport des familles juives vers la déportation.
"C'est dans ces détails là qu'on voit les choses. Pas dans un système posé d'emblée comme diabolique, mais dans l'escalier marche après marche, où chaque marche semble anodine, et où on refuse de voir à quoi elle mène", estime le réalisateur. Quand le CLC est dissous en 1942, Henri devient un profiteur de guerre et se tourne vers les plus extrémistes.
Le film raconte autant la défaite d'un pays et d'un système de valeurs ("Nous allons veiller à ce que la démocratie parlementaire ne revienne pas au pouvoir") que celle d'un homme. Le film brosse le portrait d'un homme qui échoue à se hisser à la hauteur de ses ambitions, et qui trouve dans le régime de Vichy de quoi se rêver un destin plus glorieux.
Le film montre, à l'instar de la famille de Rudolf Hoss dans La Zone d'intérêt de Jonathan Glaser, comment des êtres médiocres, mais ambitieux et avides de reconnaissance sociale voient dans ce type de régime l'opportunité de se hisser plus haut et d'assouvir leur désir de revanche sociale. Le film s'attache aussi à mettre en scène le champ lexical de la collaboration, qui en dit long sur les idées sous-tendues par la politique menée à Vichy. Swann Arlaud incarne avec justesse ce personnage au costume trop grand qui se perd en voulant s'élever.
Dans une mise en scène naturaliste, qui emprunte aux codes du reportage, avec une caméra à l'épaule, des lumières naturelles et des dialogues qui semblent ne pas avoir été écrits, le film saisit comme au présent, sans la distance du temps, la réalité de cette époque. "On filme l'histoire en connaissant la fin alors que dans ces lettres, on ne sait pas comment cela va se terminer. Le fil de l'histoire politique est discontinu, il s'agence mal", explique Emmanuel Marre, qui s'est documenté, a écrit un scénario précis, mais se laisse au tournage une grande marge de liberté.
"Il a écrit les scènes. Il y a le décor, il y a les personnages. II commence à filmer, et puis, ça dure. Il filme pendant 20 minutes. Mais il ne découpe pas. Il ne change pas d'axe. Il ne fait pas de contrechamp. Il filme comme en documentaire. Et 20 minutes après, il coupe, et à partir de là, petit à petit, on construit. Il nous donne des éléments de langage, mais on parle comme on parle. Donc, forcément, ça nous met à un endroit de vérité et de fragilité", confie Swann Arlaud.
"On est partis de cette idée toute bête qui est que quand on traverse l'histoire, on ne connaît pas la fin. Et c'est une période à mon avis où les gens ont dû se sentir perdus de manière énorme", estime Emmanuel Marre. "À partir de cette idée, il s'agissait de mettre en place avec les interprètes, avec les décors, un dispositif qui leur permettent de jouer les scènes où ils sont perdus. Et où nous aussi on est perdus, on ne sait pas où ils vont aller", poursuit le réalisateur. "Et donc voilà pourquoi c'est un film qui est tourné complètement en éclairage naturel. Avec Olivier Boonjing, qui est un chef opérateur incroyable, on ne se pose pas avant tout des questions d'esthétique mais on se pose des questions d'équipement", raconte le réalisateur. "Et là, on s'est dit que ce serait intéressant de trouver un équivalent actuel à l'équipement d'une équipe d'actualité de l'époque. On a vu qu'en général ils avaient des caméras avec trois optiques, et qu'ils utilisaient aussi des zooms. Et surtout, et ça tombait bien, qu'ils utilisaient parfois des espèces de torches au-dessus de la caméra, et ça, ça tombait bien parce que c'est déjà un élément stylistique que j'aime et que j'avais utilisé. Donc on a recréé une sorte de kit avec des caméras un peu légères, aussi, pour pouvoir filmer comme ça, en mouvement", poursuit Emmanuel Marre.
Cette narration de l'histoire, au présent, qui se rapproche de celle choisie par le prix Nobel hongrois Imre Kertész pour raconter dans Etre sans destin sa déportation à l'âge de 15 ans, restitue une réalité nue, saisissante parce que débarrassée des récits qui, en couches successives, recouvrent avec le temps une vérité qu'on a du mal
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