"On est accueillis comme des rock stars" : comment la musique de jeu vidéo gagne une nouvelle vie dans les salles de concert
Culture

"On est accueillis comme des rock stars" : comment la musique de jeu vidéo gagne une nouvelle vie dans les salles de concert

30 octobre 2025
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"On est accueillis comme des rock stars" : comment la musique de jeu vidéo gagne une nouvelle vie dans les salles de concert

Depuis plusieurs années, les mélodies tirées de jeux vidéo investissent les salles de concert. Une aubaine pour les joueurs qui peuvent revivre des moments marquants, et pour le milieu de la musique classique qui cherche à renouveler son public.

France Télévisions

Publié le 30/10/2025 06:04

Temps de lecture : 10min

![Le concert "Elden Ring Symphony Adventure" reprend les musiques du jeu vidéo de From Software avec un orchestre symphonique, au Palais des Congrès à Paris, le 13 janvier 2024. (OVERLOOK EVENTS)](https://www.franceinfo.fr/pictures/j_wFILSgKdkGBc2hIEHVnR0kb-0/343x0:1208x865/100x100/filters:format(jpg)/2025/10/31/elden-ring-small-69050f1c01ab1262972648.png)

Le concert "Elden Ring Symphony Adventure" reprend les musiques du jeu vidéo de From Software avec un orchestre symphonique, au Palais des Congrès à Paris, le 13 janvier 2024. (OVERLOOK EVENTS)

Depuis plusieurs années, les mélodies tirées de jeux vidéo investissent les salles de concert. Une aubaine pour les joueurs qui peuvent revivre des moments marquants, et pour le milieu de la musique classique qui cherche à renouveler son public.

"Je n'étais pas du tout une gameuse, mes parents n'y étaient pas très favorables !" Initiée au violoncelle dès l'âge de 4 ans, Marwane Champ a suivi une formation prestigieuse et taillée pour la musique classique. Elle participe pourtant à une tournée peu commune : un orchestre symphonique qui interprète les mélodies du jeu vidéo Clair Obscur : Expedition 33, création française au retentissement mondial. Cette tournée de cinq dates à travers la France passe également par la Paris Games Week, le plus gros salon français dédié au jeu vidéo, qui ouvre ses portes au public jeudi 30 octobre. Avec un concert d'ouverture.

Deux illustrations d'une tendance de fond : les concerts dédiés à la musique de jeu vidéo se multiplient en France ces dernières années. Sonic The Hedgehog, Assassin's Creed, Elden Ring, Stardew Valley… Si elles ne sont pas totalement nouvelles, ces représentations s'ouvrent à des licences récentes et investissent des salles renommées, avec un public nombreux.

"Je trouve que l'orchestre est tout à fait d'actualité, mais le milieu classique pourrait faire davantage d'efforts pour être moins conservateur", juge Daniel Sicard. Créateur et directeur artistique de l'orchestre Curieux, qui va interpréter les musiques de Clair Obscur : Expedition 33, l'artiste a grandi avec les jeux vidéo et se dit "drogué aux musiques de Zelda et Final Fantasy_"_. Il se destinait depuis longtemps au domaine de la "musique à l'image", pensée pour accompagner les films, jeux vidéo et autres animés japonais.

"On sent qu'il y a des étiquettes : une même musique d'une grande complexité n'aura pas le même accueil si elle est associée à un jeu vidéo ou si elle fait partie du 'grand répertoire', explique Daniel Sicard, alors que des compositeurs comme le Japonais Nobuo Uematsu ont une écriture empreinte de cet héritage classique", qui transparaît dans la saga culte Final Fantasy. La musique utilisée dans les jeux vidéo a en effet bien évolué depuis les sons stridents des premières bornes d'arcade, au point de développer son propre corpus de pièces cultes (Aquatic Ambience, Dancing Mad ou Halo) et de compter des artistes de renom (Yōko Shimomura, Lena Raine, Olivier Derivière, etc.). Mais le développement de concerts dédiés a été plus tardif.

Comme souvent dans le jeu vidéo, la pratique est née au Japon. Dès 1987, le compositeur star de la saga Dragon Quest, Kōichi Sugiyama, organise le Family Classic Concert à Tokyo. La représentation mêle reprises symphoniques des musiques du jeu avec Le Carnaval des animaux, composé par Camille Saint-Saëns en 1886. "L'objectif était de démocratiser la musique classique à travers le jeu vidéo, en s'adressant principalement aux familles, et de donner du jeu vidéo une image plus acceptable", raconte à franceinfo Fanny Rebillard, musicologue spécialiste du jeu vidéo et doctorante au Liège Game Lab de l'université de Liège (Belgique).

Ces reprises orchestrales de musiques électroniques n'ont pas vraiment dépassé les frontières du Japon avant 2003 et le premier grand concert européen dédié, lors du salon allemand Games Convention à Cologne. Sont ensuite apparues les tournées mondiales "Video Games Live" ou encore "Final Fantasy : Distant Worlds", reprenant les thèmes d'une autre série japonaise de jeux de rôle.

Malgré ces événements, les concerts gardent dans les années 2010 une ampleur limitée et traînent des clichés négatifs. "Les seuls concerts qui marchent vraiment sont ceux qui concernent des grosses franchises très connues", et "les prises de risque sont rares ou ne paient pas", expliquait par exemple Damien Mecheri, auteur de Video Game Music. Histoire de la musique de jeu vidéo, aux Echos en 2018.

Mais aujourd'hui, ces spectacles "sont des produits de consommation courante au même titre que les ciné-concerts", relevait en avril, auprès du Figaro, Romain Dasnoy, cofondateur d'Overlook Events, promoteur et producteur de plusieurs tournées françaises et internationales (Elden Ring, NieR : Automata, etc.). Qu'est-ce qui a changé ? Les "gameurs", entre autres : , et les jeunes joueurs d'il y a vingt ou trente ans ont gagné en rides et en pouvoir d'achat. Utile pour se payer une place, dont le prix oscille souvent entre 50 et 150 euros.

Ces joueurs ont également associé aux jeux vidéo des souvenirs forts. "S'il y a un tel attachement à ces musiques, c'est aussi grâce à l'aspect interactif du jeu vidéo, qui fait que les gens assimilent beaucoup plus les mélodies à leur vie quotidienne ou à une période de leur histoire", décrit à franceinfo Fanny Rebillard, qui prépare pour 2026 une exposition à la Philharmonie de Paris sur la musique de jeu vidéo. "Il y a toujours une nostalgie très forte qui gravite dans la salle", abonde Daniel Sicard.

"Il faut comprendre que le public n'a pas seulement écouté la musique pendant la durée d'un film, mais parfois pendant des dizaines, voire des centaines d'heures !"

Daniel Sicard, créateur et directeur artistique de l'orchestre Curieux

à franceinfo

Tous les ingrédients sont réunis pour faire de ces concerts un moment fort, lors duquel les fans se retrouvent et partagent leur enthousiasme. "Le jeu vidéo ayant toujours une réputation assez négative, de loisir très isolant sur le plan social, le concert orchestral est aussi un moyen de montrer son appartenance à cette communauté et de la légitimer publiquement", souligne Fanny Rebillard. "Il y a cette idée que la formation symphonique va ennoblir la musique quelle qu'elle soit", estimait également Romain Dasnoy lors d'une table ronde en mai, ajoutant qu'une alternative "plus folk ou 'musique du monde' ne sera pas valorisée de la même manière dans la tête des gens".

Cet enthousiasme pour les concerts symphoniques a gagné de nombreux musiciens familiers du dixième art. "Même dans le milieu classique, j'ai plein d'amis qui jouent aux jeux vidéo et qui ne voient pas du tout leurs musiques d'un mauvais œil, au contraire", raconte la violoncelliste Marwane Champ. Elle, qui n'avait pas d'attache avec le jeu vidéo, a découvert le sujet en rejoignant un orchestre dédié aux mélodies de jeux vidéo et d'animes japonais, se produisant par exemple dans des conventions.

"J'étais impressionnée de voir que certains jeux avaient des musiques tout à fait sublimes", raconte la violoncelliste, attachée aux musiques de Zelda et Skyrim. Elle témoigne aussi de sa surprise en découvrant "un univers très artistique, loin de la violence qu'on m'avait décrite comme omniprésente". La musique de jeu vidéo a non seulement gagné en complexité, mais aussi en légitimité depuis ses premiers temps : le premier Grammy Award pour une composition vidéoludique date de 2011 (pour le titre Baba Yetu). Le développement de YouTube a aussi permis la création d'une infinité de chaînes sur le sujet, comme Insaneintherain, Smooth McGroove ou le 8-Bit Big Band – qui a remporté son propre Grammy Award en 2022 pour la reprise d'une musique de Kirby.

Marwane Champ souligne par ailleurs que "les musiciens sont aujourd'hui plus incités à s'ouvrir et à être polyvalents, vu la situation économique du monde de la culture". Et le succès de ces concerts constitue aussi une aubaine pour le milieu de la musique classique. "On n'a jamais autant renouvelé le public qu'en faisant des concerts dédiés à la musique de film, de jeu ou d'anime", insiste Daniel Sicard. "Le public actuel de la musique classique est principalement vieillissant, blanc et d'une catégorie sociale aisée", rappelle Marwane Champ.

"En tant que musicien classique, on se demande comment remettre de la mixité dans le milieu. A chaque fois, les concerts de musique de jeux vidéo sont complets, ça fait trop plaisir !"

Marwane Champ, violoncelliste membre de l'orchestre Curieux

à franceinfo

Ce nouveau public arrive aussi avec ses propres codes. "Ça n'a rien à voir avec un concert classique : beaucoup de gens peuvent arriver déguisés, et on est accueilli comme des rock stars ! On a joué avant le ZEvent [marathon caritatif réunissant des streameurs] devant 7 000 personnes, j'ai dû mettre mes bouchons d'oreilles tellement les acclamations étaient fortes", se rappelle Marwane Champ.

Mais la réussite d'un concert n'est jamais garantie. Certaines dates de la tournée "Playstation The Concert" en début d'année ont dû être annulées et des places bradées, officiellement à cause de "circonstances imprévues", selon le géant du jeu vidéo, cité par Le Figaro. "Les concerts où on compile les musiques de plusieurs jeux vidéo ont tendance à ne pas prendre", explique au quotidien Romain Dasnoy, cofondateur d'Overlook Events. "Tout comme pour les ciné-concerts, les gens ne viennent pas à ces spectacles pour la musique, mais pour la licence."

"C'est un milieu de plus en plus compétitif", estime aussi auprès de France Musique Romain Vaudé, créateur de l'ensemble Grissini Project. Pour le pianiste, "beaucoup de producteurs se lancent un peu par opportunisme [et] se disent : 'Oh, ça marche, ça va se vendre'. Je pense que le public s'en rend quand même compte. Sans compter le fait que dans beaucoup de ces concerts, les producteurs sous-payent les musiciens, et la musique n'est pas forcément d'un très bon niveau."

Mais Daniel Sicard préfère penser collectif. "Je pense que chaque concert de jeu vidéo participe à créer un engouement pour la musique live", estime le fondateur de l'orchestre Curieux, pour qui "des concerts de franchises différentes ne s'adressent pas exactement aux mêmes personnes. S'il y a deux concerts de licences que j'adore à une semaine d'intervalle, je n'ai pas vraiment de raison de choisir." Un appel à jouer la partie en mode multijoueurs pour faire passer la musique de jeu vidéo au niveau supérieur.

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