Violences sexistes et sexuelles dans le sport : l'impunité médiatique
Violences sexistes et sexuelles dans le sport : l'impunité médiatique
Si le mouvement #MeToo a atteint les clubs et fédérations grâce à la prise de parole de nombreuses athlètes et journalistes, les violences sexuelles et sexistes dans le sport restent synonymes d’omerta médiatique.
Si le mouvement a atteint les clubs et fédérations grâce à la prise de parole de nombreuses athlètes et journalistes, les violences sexuelles et sexistes dans le sport restent synonymes d’omerta médiatique.
L’annonce du renvoi en procès de la star du PSG, Achraf Hakimi, pour viol présumé sur une jeune femme en février 2023, a remis sur le devant de l'actualité la question des violences sexuelles et sexistes dans le sport. À quelques jours de la Journée internationale des droits des femmes, la Fabrique de l’information explore un terrain médiatique où règne encore une forme d'impunité face aux violences de genre : le journalisme sportif.
Violences sexuelles et sexistes dans le sport : un tabou médiatique ?
Spectacle omniprésent dans notre paysage médiatique, le sport célèbre volontiers les athlètes, majoritairement masculins, dont on loue davantage les performances que les dérives. Dans leur enquête “La Zone d'impunité. Critique du traitement médiatique des violences sexuelles et sexistes dans le sport” (Hugo Doc, 2026), les journalistes Mejdaline Mhiri et Clothilde Le Coz pointent une couverture inégale de la parole des victimes et de celle des accusés dans les médias sportifs. Et pour cause, la proximité des journalistes aux sources que sont les clubs et fédérations.“On s'est notamment rendu compte que les violences sexuelles et sexistes n'étaient pas du tout traitées de la même manière quand c'était une athlète connue qui les dénonçait et [qu’elles mettaient en cause] un entraîneur peu connu du grand public”, relève Mejdaline Mhiri. “Quand c'est une athlète identifiée qui dénonce les violences, là on tend en effet le micro facilement, on écoute et il y a relativement peu de conditionnel, donc sa parole est prise comme telle. A l'inverse, quand c'est un athlète homme qui est potentiellement accusé d'être l'agresseur [par des femmes peu connues du grand public], il y a toute une série de mécanismes qui se mettent en place. On a notamment remarqué des problèmes récurrents qui sont relatifs à la minimisation de ce qu'il a pu faire, au soupçon sur la parole de la plaignante (Est-ce qu'elle veut de l'argent ? Qu'est-ce qu'elle cherche en portant plainte pour viol ?) et à une glorification de la carrière sportive de l'athlète”.
La journaliste pointe également un mauvais usage des termes pour labelliser les violences sexistes et sexuelles dans les rédactions sportives, peu formées à ces enjeux. “On parle de “gestes déplacés”, d’affaires “extra-sportives”, des mots-valises dans lesquels un grand flou est entretenu. Et c'est ça qu'on a appelé la “zone d'impunité”, c'est cet espace où finalement on ne définit plus les violences, et où les athlètes font à peu près ce qu'ils veulent”, indique Mejdaline Mhiri.
L’information sportive : une matière contrôlée par les clubs et fédérations
La médiatisation des violences sexuelles et sexistes dans le milieu sportif se heurte rapidement à l'opacité qui caractérise le secteur. Des fédérations aux clubs, en passant par les agents d’athlètes, les sources sportives verrouillent en effet l’accès à l’information et en font une affaire de négociation. “A l'inverse d'autres secteurs, on a pas accès au sport comme on le veut”, souligne la chercheuse en sciences de l'information et de la communication, Sandy Montanola. ”Ce n'est pas forcément public et accessible à tous. Et ce qu'on a vu sur nos terrains de recherche, c'est des négociations qui sont quand même assez difficiles entre les journalistes et les athlètes avec, de plus en plus, une mise à distance. On a en effet des difficultés à accéder aux athlètes, et quand on y accède, on doit faire valider les questions avant chaque conférence de presse. Donc il y a un fort encadrement, du média training, des agents d’athlètes qui vont leur dire quand ils peuvent prendre la parole ou non, etc”. La chercheuse précise : “Plus on est sur des grands clubs ou des sports qui sont très suivis, plus les enjeux sont élevés et finalement moins les athlètes peuvent parler”.
Cette tendance au verrouillage de l’information s’accompagne d’une volonté des clubs de maîtriser le récit dans les médias sportif. Est alors privilégié un narratif qui valorise la grande histoire du sport, peu propice à la médiatisation des violences sexistes et sexuelles. Aux journalistes potentiellement critiques du milieu sont progressivement substitués des créateurs de contenu, jugés plus accommodants.“Ce qui se passe de plus en plus, c’est qu’une partie du monde sportif s'est dit : finalement est-ce qu'on pourrait pas se passer juste des journalistes ? », explique Sandy Montanola. "Parce qu'ils peuvent avoir une approche critique, ils peuvent enquêter. Donc on va plutôt commencer à parler de création de contenu, parce que les influenceurs partagent cette même idée qu’on est là pour célébrer la performance sportive”.
Enquêter sur les violences sexistes et sexuelles dans un média sportif
Depuis le mouvement de 2017, la prise de conscience avance dans les rédactions, comme à L’Equipe, le quotidien sportif de référence où des journalistes travaillent pour mener leurs enquêtes. “Il y a deux cultures journalistiques qui coexistent à L'Équipe”, explique le journaliste Marc Leplongeon. “Il y a le journalisme de la grande histoire sportive, dans lequel on est là pour raconter l'exploit sportif, pour accompagner les champions dans les médailles qu’ils vont décrocher et les compétitions qu'ils gagneront. C'est un journaliste d'émotion, de grandes illusions et grandes désillusions, c'est la joie et la tristesse du sport. Et puis on a un autre journalisme qui coexiste avec tout ça depuis quelques années. Cela fait en effet huit ans maintenant qu'un service enquête a été créé et il a été pourvu en journalistes qui ne sont pas issus du journalisme sportif. Et on en vient à raconter les coulisses des exploits sportifs, mais aussi et surtout les flux financiers, la criminalité organisée dans le sport, le harcèlement moral et bien évidemment les violences sexistes sexuelles”.
Le service enquête de L'Équipe, dont les journalistes sont moins liés aux sources sportives, à donc été créé pour permettre à une perspective critique d’émerger au sein du journal. Une ambition qui n’est pas sans susciter des tensions au sein de la rédaction et parmi le lectorat du quotidien. “On nous le fait remonter très régulièrement, et parfois j'ai des débats avec des collègues, avec des lecteurs, ou avec la chefferie aussi, quant à la place que l’on donne à cette information que certains jugent beaucoup plus “austère”, plus “plombante”, précise Marc Leplongeon. “Ce n’est pas toujours évident de faire coexister l'intérêt sportif et l'intérêt de ces violences qui émaillent le milieu du sport et toute la société”, conclut-il.
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