Alors qu’Emmanuel Macron avait avoué « ne pas comprendre les adolescents », la jeunesse semble lui renvoyer aujourd’hui son désintérêt. En cause, un bilan en demi-teinte de la politique éducative de ses deux quinquennats.
À l’heure où les blocus s’enchaînent et les heurts se multiplient, les lycéens ne décolèrent pas, agacés par la réponse essentiellement sécuritaire de l’exécutif et assez peu convaincus par la consultation en ligne lancée pour « faire connaître leurs difficultés et leurs propositions pour améliorer leur scolarité ». La rupture semble consommée entre une jeunesse rongée par l’anxiété et un chef de l’Etat qui n’a pas encore ouvert la bouche sur le sujet. Un silence prévisible, facilité part une cohabitation qui a bon dos sur ce coup-là.
À l’été 2025, le chef de l’État se confiait ainsi à l’écrivain Emmanuel Carrère, dans un récit publié dans le Guardian : « Je n’ai jamais été un adolescent. Je n’aime pas les adolescents. Je ne les comprends pas. » Emmanuel Macron a-t-il fait le choix inconscient de ne pas les prendre en compte, forcé d’acter un échec de plus après dix ans d’indifférence vis-à-vis d’un monde qui lui est étranger ?
Sa présidence s’est pourtant ouverte par une refonte profonde du lycée. Portée par Jean-Michel Blanquer, la réforme du bac a supprimé les filières au profit de spécialités et a fait entrer le contrôle continu dans le diplôme. S’ajoute Parcoursup, plateforme d’affectation dans le supérieur, qui scrute le dossier scolaire dès la première. « Globalement, la réforme a été plutôt intéressante », juge Emmanuel Garot, président de la PEEP (Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public), qui salue l’individualisation des parcours. Il se place en défenseur de Parcoursup qu’il juge comme un « outil mal compris », permettant aux élèves d’accéder « beaucoup plus facilement qu’avant aux formations du supérieur ».
Mais la mise en œuvre interroge. « Blanquer a voulu aller rapidement, il y avait des choses mal pensées », reconnaît Emmanuel Garot. « Cela s’est traduit dans les lycées par des emplois du temps plus compliqués, avec des trous », sans que des salles d’étude surveillées soient toujours prévues pour les absorber. Ismail Ferhat, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Paris-Nanterre y voit le cœur du souci. « Les options alourdissent les journées, et si l’examen terminal reste aléatoire, le contrôle continu lui oppose une pression très forte, une angoisse permanente », explique-t-il. Parcoursup aurait « catalysé » cette angoisse et serait ainsi devenu le symbole d’un « accès aléatoire à l’enseignement supérieur ».
La réforme à peine installée, le Covid est venu bouleverser les conditions de son application. Emmanuel Garot décrit une génération qui « a très mal vécu la crise sanitaire », marquée par des cours en distanciel et un isolement profond. Entre 2019 et 2021, le nombre de tentatives de suicide a bondi de 30 % chez les jeunes de 11 à 17 ans.
Des mesures « cosmétiques » et une politique de la réaction
Vient le second quinquennat d’Emmanuel Macron et débute alors le grand turn-over. Pap Ndiaye, Gabriel Attal, Amélie Oudéa-Castéra, Nicole Belloubet, Anne Genetet, Elisabeth Borne… Tous ne restent que quelques mois au poste de ministre de l’Éducation nationale, voire quelques semaines pour certains. C’est Édouard Geffray qui tient finalement la barre depuis un an. Pour Ismaïl Ferhat, cette instabilité prive l’école de toute « ligne directrice et perturbe les politiques publiques », avec une alternance de décisions à grande vitesse. Emmanuel Garot aussi dénonce cette « absence de cohérence » : « Quelle est la logique, quelle est la vision, quel est le but ? »
Quelques mesures « cosmétiques » sont alors mises en place, explique Ismail Ferhat, « comme le Service national universel (SNU) », finalement abandonné car le budget ne suivait pas. Les chantiers lancés en chemin n’ont pas mieux survécu. Le « choc des savoirs » de Gabriel Attal et ses groupes de niveau pour améliorer les compétences des élèves « n’ont pas donné grand-chose », juge Emmanuel Garot. Faute de cap, l’urgence a fini par dicter l’agenda. « Je pense que le ministre a été en réaction à un certain nombre de faits qui remontaient du terrain », analyse Emmanuel Garot, citant la lutte contre le harcèlement et l’inquiétude pour la santé mentale des jeunes, après plusieurs suicides médiatisés.
« Emmanuel Macron n’a jamais compris la jeunesse »
Aux erreurs des politiques éducatives s’ajoute un mal-être plus général. « Ce qu’on connaît aujourd’hui n’aurait pas pris cette ampleur aussi rapidement s’il n’y avait pas un malaise profond dans la jeunesse », estime Emmanuel Garot. Selon une enquête Ipsos-BVA pour l’Université Aix-Marseille et le collectif Jeunesse 2027, plus de huit jeunes sur dix redoutent une vie « plus difficile » que celle de la génération précédente. Le professeur pointe du doigt « un constat effrayant ». « Ils ont peur du déclassement et s’inquiètent de leurs perspectives d’avenir ».
Sur la question de la santé mentale, Pierre Priouret, co-secrétaire académique du SNES-FSU à Toulouse est catégorique : « Le gouvernement a fait semblant. Ils ont communiqué dessus, mais où sont les postes d’infirmière ou de psychologue en plus ? ». Ce professeur de mathématiques considère qu’Emmanuel Macron « ne comprend pas la jeunesse et ne l’a jamais comprise. Il la voit comme quelque chose qu’il faut encadrer et contraindre. Assigner chacun à sa place ». Pour lui, le chef de l’État « considère que chacun peut être entrepreneur de sa vie » mais « ce n’est pas possible. Certains sont issus de milieux populaires et n’ont pas les mêmes chances ». Les jeunes, eux, « le vivent très mal, ils ne peuvent pas aspirer à un avenir meilleur », rapporte-t-il. Traumatisée par le Covid, cette génération l’est aussi par une société qui ne lui laisse, selon lui, « aucune place ».
Surtout, il souligne le soutien des enseignants aux élèves. « On partage la réalité avec eux et pas la fiction d’Emmanuel Macron ». Il ajoute : « Ce n’est pas un mouvement révolutionnaire. Ils veulent juste des profs et des surveillants… Et qu’on s’intéresse à eux. » Message reçu pour Édouard Geffray ? Sur le plateau de TF1 jeudi soir, le ministre a annoncé l’affectation de 3.000 professeurs remplaçants « dans les heures qui viennent », en priorité dans les lycées où la situation est la plus « problématique ». Les trous seront comblés, mais le chemin pour dissiper le malaise reste encore long.
%3Afill(blur)%2F2026%2F10%2F05%2F6ac3b51d3d4e0866721484.jpg&w=3840&q=75)